Un sang pareil au mien

Alors que Canard Langlais se promenait le long du canal Saint-Martin par un samedi ensoleillé, accompagné d’un bon ami, Pigeon Lamoureux, il se trouva bec-à-bec avec une publicité pour le don du sang: « une urgence vitale, faites don de votre sang », pouvait-on lire sur le panneau publicitaire.

Lamoureux remarqua que Canard était sensible à la publicité. « Je suis allé donner mon sang il y a trrrrroois semaines, dit Lamoureux en roucoulant. J’aime bien pouvoirrrr me sentirrrrr utile de cette façon. Une piqûrrrrrre et en quelques minutes, tu as fait un bel acte pourrrrr sauver des vies… » Canard écoutait attentivement son ami et se dit que lui aussi pourrait aller donner son sang. Après tout, il aimerait pouvoir participer à cette bonne action et sauver des vies, non ?

C’est alors qu’il se rendit dans un centre de don du sang plus tard dans l’après-midi. A son arrivée, un médecin le reçut dans un cabinet d’une blancheur stérile.

– C’est gentil à vous d’être venu, très cher Canard…?
– Langlais, dit notre ami Canard honnête.
– Bien. Donner son sang se fait dans un cadre légal, comprenez-vous, lança le médecin en rejoignant son bureau.

Il s’assit et mit ses lunettes, ce qui lui conféra une autorité médicale encore plus forte.

– Êtes-vous de la famille des anatinae, Monsieur Langlais ? demanda le médecin sur un ton inquisiteur.
– Oui, tout à fait, répondit Canard naïf.
– Mmmh, fit le médecin le regard réprobateur. N’êtes-vous donc pas au courant de la loi, Monsieur ? Dans quel monde vivez-vous ?

Canard était décontenancé. Il venait faire don de son sang et voilà qu’on lui parlait de la loi. Canard prit peur. Etait-il hors-la-loi ? Le médecin continua quelque peu arrogant sur un ton académique :

– Monsieur, je suis au regret de vous apprendre que vous n’êtes pas autorisé à donner votre sang dans le cadre légal en vigueur dans ce pays. La grippe aviaire étant statistiquement plus fréquente chez les canards – en particulier les canards des champs -, tout don du sang d’anatinae est proscrit jusqu’à nouvel ordre. Vous me voyez là désolé de devoir décliner votre offre de sang.
– Mais enfin, Docteur, comprenez que je n’ai pas la grippe aviaire. De plus, je suis un canard des villes.
– Là n’est pas la question.
– Pourquoi interdire à tous les anatinaes le don ?
– Voyez avec le gouvernement.
– Pourquoi…

Le médecin interrompit Canard:

– Vous perdez votre temps, Monsieur. Et en perdant le vôtre, vous me faites perdre le mien. Je vous remercie de votre visite. Le refus ne ternit en rien la vertu de votre action.

Puis le médecin quitta le bureau, laissant Canard coi.

Canard se sentit mal. Comment se pouvait-il qu’une loi si absurde, comment dire… abjecte, puisse avoir été votée ?!? En quittant le centre de don, il se promena triste dans les rues de Paris. Sur le chemin, les passants le regardaient. L’observaient-ils, lui le canard, l’anatinae, le proscrit de donner son sang ? Allaient-ils le démasquer, l’exclure de la société pour le fait d’être un anatinae ?

Canard s’assit dans le fond d’un café aux murs sombres, ne sachant plus que faire. Fallait-il qu’il se cache ? Fallait-il au contraire qu’il s’affiche et lutte contre cette discrimination ?… Tiens, tiens, tiens… discrimination. Le mot lui vînt naturellement à l’esprit. En effet: il s’agissait bien là d’une discrimination.

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5 réflexions sur “Un sang pareil au mien

  1. Pingback: Collectif Tous receveurs, tous donneurs » « Un sang pareil au mien » un témoignage de Canard Langlais

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